Conversation#20

avec Sophie Larger

Design et soin

Sophie Larger est designer et enseignante à l’Ecole des Arts Décoratifs (ENSAD). Son travail explore des domaines variés, allant de la sculpture au design d’objets, de la scénographie aux interventions artistiques participatives.

Le soin est au centre de ses préoccupations. Elle l’aborde au travers de collaborations avec d’autres artistes plasticiens ou chorégraphes, en interrogeant le corps, le handicap, les liens, mais aussi les territoires, dans des projets où expérimentation et participation se rejoignent.

#hopitaldufutur : Sophie, vous avez travaillé sur plusieurs projets liés au soin. Pouvez-vous nous donner des exemples, et raconter la méthode que vous avez mise en place ?

Sophie Larger : Le premier projet est une rencontre faite dans le cadre d’un colloque où je suis invitée à parler de mon travail autour des matières molles, du confort et du réconfort, qui se traduit par des collections d’assises. A l’occasion de ce colloque, je rencontre un chorégraphe qui a beaucoup travaillé dans les milieux de soins et qui démarre un travail en EHPAD. A ce moment-là, il se dit qu’il doit absolument concevoir des gammes d’assises pour faire danser les personnes âgées et ses danseurs, à la même hauteur, pour augmenter les mobilités des personnes âgées qui sont évidemment un peu handicapées avec leurs corps, ont beaucoup moins de mobilités. Moi, je suis intéressée, j’ai alors beaucoup travaillé sur l’édition, mais au départ mon désir était, par l’objet, d’aller transformer le monde ! Je me suis très vite rendue compte que les éditeurs ne partagent pas vraiment ce point de vue. Cette rencontre est l’occasion de mettre du sens à ma pratique, donc j’y vais, même si l’économie du projet n’est pas vraiment au rendez-vous, mais j’ai l’intuition qu’il faut le faire. L’économie est très importante dans les projets, et ce que je trouve intéressant justement, c’est que, finalement, une économie légère nous permet de repenser complètement différemment la manière de faire, et souvent de façon assez juste. D’abord, j’ai pris un temps assez conséquent avec Vincent Lacoste, pour comprendre ce qu’étaient les mobilités, ce qu’il voulait engager dans le corps. On a commencé par réaliser de premiers prototypes, à partir de ressources peu onéreuses, qui permettaient de construire mes premiers objets. En France, on a des savoir faire sur les coques (des assises), et de grandes entreprises qui font des coques très utilisées dans la collectivité. Je vais donc partir de ces coques brutes, que je vais retravailler. Je vais travailler avec un serrurier spécialisé, parce que je ne peux pas me permettre de faire tomber les gens, il faut que tout cela tienne. J’ai donc associé un peu de bricolage et ce « quelque chose d’assez sécure ». On démarre avec une phase d’expérimentation, c’est-à-dire qu’au début, on fait deux-trois prototypes, on les teste, on se rend compte des limites. Puis, on les retravaille. On arrive aujourd’hui à quatorze assises qui sont toutes un peu différentes, et qui fonctionnent. Il y a eu plusieurs ateliers en EHPAD, car cela fait plusieurs années que nous travaillons sur ce projet, et ce projet fonctionne très bien ! On est soutenus par la DRAC et par la Fondation de France également.

Mon deuxième projet est toujours en collaboration avec Vincent Lacoste, autour du soin pour des enfants autistes. Avec la danse, il n’y arrivait pas vraiment. L’idée a été de travailler sur la question des fratries, et, à travers des ateliers, de voir comment on pouvait renforcer les liens dans une fratrie. Il a eu l’intuition que si on introduisait l’objet, cela serait intéressant. Le thème du travail sera l’aire de jeu. Je vais créer pour cela une série de petits objets à manipuler dans des petites aires de jeu, qui vont permettre de co-construire la relation.

Dans les deux projets, on se rend compte que les objets sont vraiment des supports pour créer de la relation. Pour sénior-mobile, c’est un outil qui permet d’engager le corps mais, plus que ça, c’est aussi à travers cet objet que se créent beaucoup de discussions au sein de l’institution. Il y a les personnes âgées qui les utilisent, celles qui observent, puisqu’il y en a qui sont des spectateurs, qui vont être plutôt passifs, mais à qui cela va procurer beaucoup de plaisir. On sait qu’il y a de l’empathie, ne serait-ce qu’à regarder quelque chose. On a une empathie kinesthésique, et on peut être acteur même si on ne se met pas vraiment dans le mouvement. Il y a aussi les soignants qui sont invités, s’ils le désirent, à y participer, et tout cela crée du mouvement dans cet espace totalement immobile, puisque l’EHPAD est le lieu du non-risque. On bouscule beaucoup de choses sans en avoir l’air avec ces petites assises, on vient recréer de la mobilité, une prise de risque, et reprendre du risque dans sa vie, c’est vivre ! C’est important dans un EHAD, puisqu’aujourd’hui tout est construit autour de la personne âgée. On vit de plus en plus longtemps mais malheureusement, en même temps, on nous empêche d’être dans la vie et dans le mouvement. En ce moment, nous sommes dans le 20ème arrondissement de Paris, la responsable de l’établissement est une femme assez courageuse parce que pendant le confinement, évidement on n’avait pas le droit de venir faire les ateliers, mais dès que cela s’est déconfiné, elle a voulu tout de suite remettre en place les ateliers. Elle nous a proposé de nous faire vacciner pour pouvoir rentrer dans l’institution. Ce que nous avons bien fait bien sûr. J’avais fait des grands poster de photos, j’aime bien regarder ce qui se passe avec les objets, les observer. Je lui avais ramené un poster que j’avais imprimé avec un papier un peu spécial et elle m’a dit : « Allez ! on va faire une expo de photos ! ». On a donc réalisé une exposition de photos à l’intérieur de l’établissement, puis dans une deuxième phase, on a imprimé les photos sur des bâches qu’on a mis à l’extérieur de l’établissement, pour recréer la connexion entre l’intérieur et l’extérieur, de la porosité. Lorsque j’ai installé les photos, c’était super, toutes les personnes du quartier venaient me voir : « Mais qu’est-ce qui se passe !? Ah ! mais moi aussi je peux aller danser avec mon papi à l’intérieur ! ». J’ai trouvé intéressant qu’avec de petites choses, de petits dispositifs, cela produise des bouleversements.

Les objets sont vraiment des supports pour créer de la relation. Pour sénior-mobile, c’est un outil qui permet d’engager le corps mais, plus que ça, c’est aussi à travers cet objet que se créent beaucoup de discussions au sein de l’institution. Tout cela amène du mouvement dans cet espace totalement immobile, puisque l’EHPAD est le lieu du non risque. On bouscule beaucoup de choses sans en avoir l’air avec ces petites assises, on vient recréer de la mobilité, une prise de risque, et reprendre du risque dans sa vie, c’est vivre !

#hopitaldufutur : L’objet est aussi un support d’échanges, il créé du lien. Dans votre travail, vous organisez souvent les conditions d’une participation. Sous quelles formes ?

Sophie Larger : Le premier projet participatif est arrivé assez tôt, avec le Centre Pompidou qui me fait une commande d’un atelier de design pour les familles, autour de mes premières recherches sur le confort. C’est un hasard, cette commande, et je ne sais pas vraiment comment transmettre ce que j’ai exploré, mais je suis bien accompagnée, et j’ai des discussions intéressantes avec les personnes du Centre Pompidou. J’en viens à construire ce premier atelier participatif, et c’est une découverte, je m’aperçois que j’aime beaucoup la question pédagogique, la transmission. L’objet est là pour faire du lien, je trouve cela magique ce qui se produit quand, tout d’un coup, on arrive à travers un dispositif bien pensé, en un temps donné, vingt minutes, à faire qu’une famille soit capable de produire un meuble. Cela n’est pas forcément évident ! Cela fonctionne si on arrive à rationnaliser, à déconstruire les choses, à les rendre accessibles. A partir de ce moment-là, la pédagogie et la participation vont entrer dans mon travail, et seront de plus en plus présentes en effet. On avait de grands coussins qui mesuraient 2m x 1,50m, en microbilles de polystyrène, sous une enveloppe en tissu Lycra, des tasseaux découpés qui pouvaient s’emboiter, pour la partie structurelle, et des sangles avec lesquelles on pouvait attacher. L’idée était d’être dans la construction comme dans un corps, avec des parties molles, des tendons, un squelette… Il y avait aussi des mots au sol qui pouvaient les aider à construire quelque chose. Cela fonctionnait assez bien. On avait ainsi des gens qui n’avaient pas d’enfants, qui disaient : « Est-ce qu’on a le droit de venir faire quelque chose ? ». Cela a aussi été testé à la FIAC, puis s’est déplacé en expo itinérante, pendant huit ans !

Le premier projet participatif est arrivé assez tôt, avec le Centre Pompidou qui me fait une commande d’un atelier de design pour les familles, autour de mes premières recherches sur le confort. L’idée était d’être dans la construction comme dans un corps, avec des parties molles, des tendons, un squelette... Il y avait aussi des mots au sol qui pouvaient les aider à construire quelque chose. Cela fonctionnait assez bien. Des gens qui n’avaient pas d’enfants, disaient : « Est-ce qu’on a le droit de venir faire quelque chose ? ». Puis cela a été testé à la FIAC, et déplacé en expo itinérante, pendant huit ans !

#hopitaldufutur : Ces ateliers, ces rencontres permettent-ils de mieux faire connaître les dimensions du design ?

Sophie Larger : Le design est tellement mal connu que tout le monde l’assimile à de la déco plus ou moins intéressante. Il y a des choses intéressantes, mais d’autres qui le sont beaucoup moins. En France, c’est vrai, on a ce problème. Il y a tout un travail à faire, expliquer ce que c’est, ce que cela peut être. Dans les hôpitaux, dans les ateliers que je fais à l’hôpital, j’ai un gros travail de pédagogie à faire. Je leur explique que oui, il y a de la déco, mais il y autre chose. Je montre beaucoup de projets intéressants qui ont été fait dans les milieux de soin, pour se rendre compte que le design peut se situer à n’importe quel endroit. Cela peut être de l’aménagement d’espace, ou juste un travail sur la lumière ou la couleur qui va avoir un impact sur le corps, sur le bien-être. Une infirmière a écrit là-dessus, il y a très longtemps, ayant déjà conscience que de beaux objets, des couleurs et des formes permettaient aussi de se sentir mieux. Mais cela, tout le monde n’en a pas conscience. On vit tout de même dans un monde où la vie sensorielle est différente, on est entourés d’objets qui n’ont pas forcément une sensorialité très riche. Réinterroger cela est hyper intéressant, et permet de réouvrir de l’imaginaire. Et c’est aussi par l’imaginaire que l’on peut habiter notre monde !

On est entourés d’objets qui n’ont pas forcément une sensorialité très riche. Réinterroger cela est hyper intéressant, et permet de réouvrir de l’imaginaire. Et c’est aussi par l’imaginaire que l’on peut habiter notre monde !

#hopitaldufutur : Le design à l’hôpital, est-ce possible ? Comment permettre et installer l’expérimentation ?

Sophie Larger : Il y a un exemple qui est assez intéressant. Un designer industriel a travaillé pour l’hôpital Necker, et a créé l’IRM jouet. A Necker, ils avaient une très grande liste d’attente pour les enfants qui devaient passer une IRM, et notamment un des publics les plus compliqués, les enfants autistes, parce qu’ils ne peuvent pas comprendre le bruit, cela développe des crises. L’hôpital a réservé une petite salle, un peu comme un salon d’apaisement, on pourrait dire, où il y a une fausse IRM qui ressemble à une soucoupe volante, comme un jouet. L’enfant va avoir un temps où il va pouvoir se familiariser avec la machine et avec le son. Des associations, des bénévoles viennent gérer ce temps d’initiation. Quand ils sentent que l’enfant est prêt, il va pouvoir passer son IRM. En mettant en place cette salle avec cet objet, ils ont gagné, je crois, trois mois de liste d’attente. C’est énorme ! C’est un objet qui a l’air complétement anecdotique, mais qui, en termes de soin, est énorme en fin de compte ! Aujourd’hui, il y en a d’autres, installés dans d’autres hôpitaux en France. Je trouve que c’est un très bel exemple. Pour mes cours, mes ateliers, j’ai listé des exemples de design en santé, pour montrer des contextes dans lequel le design intervient à des échelles différentes et crée du mieux-être, par des stratégies nouvelles, originales.

Pour l’IRM jouet, l’Hôpital Necker a réservé une petite salle, un peu comme un salon d’apaisement, on pourrait dire, où il y a une fausse IRM qui ressemble à une soucoupe volante, comme un jouet. L’enfant va avoir un temps pour se familiariser avec la machine et avec le son. Des associations, des bénévoles viennent gérer ce temps d’initiation. Quand ils sentent que l’enfant est prêt, il va pouvoir passer son IRM. En mettant en place cette salle avec cet objet, ils ont gagné, je crois, trois mois de liste d’attente. C’est énorme !

#hopitaldufutur : Vous travaillez en hôpital psychiatrique, et notamment sur la chambre d’apaisement. Comment cela se passe ?

Sophie Larger : Récemment, je travaille sur des projets dans des hôpitaux psychiatriques. Le A Etampes, j’ai été sollicitée par le centre culturel, qui est assez actif, et avait le désir de créer un fablab à l’hôpital. J’y ai mené les premiers ateliers patient-soignant, avec plus de patients que de soignants pour le coup. La responsable du centre culturel a l’intuition que par ce fablab, elle va recréer du lien, peut-être aussi produire des objets utiles pour l’hôpital. C’était intéressant, la mission était relativement courte avec deux ateliers d’une journée, sur le réconfort. A l’hôpital psychiatrique, il y a une injonction, arrêter d’utiliser les chambres d’isolement, voire ne plus en prévoir dans un futur qu’on espère proche. Il y a le désir de création de salons d’apaisement. On ne se sait pas très bien comment les réaliser, car les contextes à l’hôpital sont tous différents, qu’ils n’ont pas toujours le personnel pour accompagner. Est-ce que le patient va être autonome pour aller dans ce salon d’apaisement ? Est-ce qu’il est ouvert ? Est-ce qu’il est fermé ? Est-ce qu’on l’accompagne ? C’est un gros sujet, et les hôpitaux se rendent compte que le designer peut venir les aider. J’ai aussi été appelée par une psychiatre, à Aubervilliers, qui s’intéresse au design et qui d’ailleurs fait une formation en ce moment à l’ENSCI. On a passé pas mal de temps à discuter en amont pour essayer de voir un peu comment on envisageait les choses. En termes de culture de formes et d’objets, on était assez proches, on avait des visions qui pouvaient se rencontrer. Elle était convaincue que cela passerait par des ateliers. D’ailleurs la Haute Autorité de Santé a rédigé un document, afin que ces salons d’apaisement soient initiés par des ateliers avec les soignants et les patients, d’être dans une co-construction. Se disant que si le designer aménage une salle sans être en connexion avec l’institution et le milieu, personne ne s’en emparera, que les soignants ne le proposeront pas aux patients, que cela restera un espace inutilisé. On a donc commencé des ateliers, plutôt intéressants, avec l’idée d’expérimenter. Soit on source des objets qui existent déjà ou qui sont déjà vendus sur des sites spécialisés, j’ai ramené des objets que j’avais déjà fabriqué il y a longtemps. On les a manipulés, testés, on a commencé à ouvrir un peu des discussions. Actuellement, on va proposer de nouveaux produits dans une salle mise à disposition, la future salle d’apaisement. Jusque-là, on était plutôt sur le toucher, la matière, on va passer à un travail couleur-lumière, et le son, la musique, qui semble être aussi un des grands sujets intéressant à traiter en psychiatrie. A l’hôpital psychiatrique, les patients mais aussi les soignants sont hyper fatigués. Dans notre espace, j’avais aussi aménagé en espace temporaire, pour faire nos ateliers, créer une mise en scène. On a trouvé un espace qu’on pouvait habiter pendant quatre semaines. Je voulais qu’il y ait une transformation légère, réversible, on a travaillé avec des scotchs de couleurs, pour faire des aplats, occulté la lumière, réaménagé un peu l’espace. Il y a eu un impact très fort très vite, tout d’un coup, les patients et les soignants disaient : « Ah ! C’était intéressant ! C’est un lieu qui tout d’un coup est comme une hétérotopie. On a envie d’y aller ! On a envie d’y voir ce qui s’y passe. Je ne sais pas si on va y rester longtemps, mais on a envie de venir vous voir et de discuter. » Comme Lucile est psychiatre, qu’elle connait les soignants et les patients, il y avait un contexte assez favorable pour faire ces ateliers. Actuellement, je suis dans un autre hôpital, une unité particulière puisque ce sont des détenus de la prison de Fresnes, en phase critique, c’est-à-dire en phase de troubles psychiatriques importants, donc internés. Ils arrivent alors dans cette unité, l’UHSA, une unité temporaire, et dès qu’on saura un peu plus où ils en sont dans leurs troubles, ils vont être réorientés dans d’autres unités. Peu de patients, a priori ils sont quinze. Il y a beaucoup de soignants, alors qu’on voit qu’à Aubervilliers il y a un vrai problème de nombre, il n’y en a pas assez. A Aubervilliers, ils ont l’argent pour recruter, mais n’y arrivent pas, les gens s’en vont. C’est un vrai sujet : remobiliser, redonner envie aux soignants de travailler dans des complexes comme ceux-ci.

On a démarré les ateliers avec les soignants seulement. Au début, on se dit, « mais pourquoi j’ai dit oui à ce projet, où est-ce que je vais ? », et finalement j’ai passé de super bons moments avec les patients. Je ne les ai pas vus en crise, mais j’ai peut-être eu la chance de ne pas être dans une journée trop violente. En tous les cas, on s’attache à ces patients. On comprend en discutant que ce sont des gens dont la vie a été compliquée, souvent il n’y a pas eu de parents, c’est complexe, et cela produit forcément des gens qui à un moment donné vont se retrouver dans des grandes fragilités. D’abord donc, on a fait ces ateliers qu’avec les soignants, pour poser pendant un temps assez long cette question de l’apaisement, voir comment ils peuvent apaiser les patients, pour l’instiller progressivement. Les soignants devaient les faire, et ce n’était pas un public acquis. Sur le premier atelier, Lucile, qui est partie prenante et les connait, a parlé avec ses collègues, puis je me suis imposée, et pour finir cela s’est vraiment bien passé. Finalement, j’ai mis en scène ces ateliers de manière à en faire quelque chose de ludique, j’ai revu totalement l’espace. Pour le premier atelier, on travaillait sur le toucher, la matière. J’ai créé des nappes qui recouvraient des matières, créant un bel espace en termes de couleurs et d’agencement. Ensuite je les amenais à mettre leurs mains sous la nappe pour qu’ils puissent manipuler des matières, se reconnecter au toucher en enlevant la vue. Nous sommes dans une société qui est totalement organisée autour du visuel, et quand on interprète les choses d’abord par le visuel, on peut passer à côté d’autres choses. Cela a très bien fonctionné finalement puisqu’ils ont décidé de garder l’objet et de s’en servir. Cette participation est imposée par le cadre de santé, parce que les soignants ne viendraient pas, ils ont d’autres choses à faire. Finalement, ils ont passé un temps agréable. J’ai organisé un temps de manifestations, de discussions, pour les faire parler, et je me suis aperçue que certains soignants n’ont pas l’habitude de parler, de choisir leurs mots. Ce qui paraissait évident n’était pas le cas. Pour me dire à quoi leur faisait penser une matière, ils étaient incapables d’aller dans un degré d’abstraction qui me paraissait très simple. Se mettre à leur place, entrer avec eux dans le dialogue, et aborder cette question en apportant une dimension de plaisir. Ça déplace les choses.

C’est un vrai sujet : remobiliser, redonner envie aux soignants de travailler dans des lieux complexes comme ceux- ci

#hopitaldufutur : Le design se déploie à toute échelle, en intérieur autant qu’à l’extérieur ?

Sophie Larger : J’ai travaillé avec l’agence Lavergne sur des objets dans le parc de la Cartoucherie, à Valence. Sur ce site, il y avait notamment de très belles colonnes anciennes. Les architectes avaient émis l’idée de créer des sortes mobiles, mais c’était dommage, elles étaient déjà belles comme cela. On a donc juste imaginé une plateforme pour remettre les colonnes que l’on a recomposé. Cela faisait un peu comme les colonnes de Buren. Ces colonnes sont tellement belles, c’est la mémoire du site. Cela devient un espace qu’on peut réhabiter, pour jouer avec.

#hopitaldufutur : Une autre dimension centrale de votre travail est votre attention aux « ressources », à la matière, au recyclage. Est-ce que vous pouvez nous en donner des exemples ?

Sophie Larger : Cela fait longtemps que je travaille sur la revalorisation de la matière. Je l’ai fait dans de nombreux projets, notamment celui avec l’entreprise Procédés Chenel, qui réalise du papier pour l’évènementiel, de l’architecture éphémère. Cette entreprise génère beaucoup de déchets : l’événementiel, c’est du sur-mesure, ils ont 30% de déchets. Sophie Chenel, la directrice de l’entreprise, a toujours envie de progresser sur ce sujet. On a démarré un premier projet sur des assises, en revalorisant ces chutes, mais c’était limité, n’émettait pas de vraies solutions. Je lui ai alors proposé de faire travailler un collectif d’une vingtaine de personnes avec des profils variés, pour travailler sur ce sujet. En se disant, « si on ouvre vingt possibles, dans ces vingt possibles, quelques-uns vont pouvoir servir à l’entreprise ». On fait revenir des professionnels dans un mode « école », pour des workshops ensemble. Cela génère un travail collaboratif que je trouve intéressant. Procédés Chenel a créé récemment une nouvelle matière avec ses chutes, ses concassés, des panneaux très colorés même si on n’en maitrise pas la couleur. Ils peuvent être dans des rouges, des jaunes, ou dans des tons beaucoup plus sombres. La matière étant nouvelle, on ne connaissait pas trop ses limites. J’ai vu travailler une architecte, des designers ou des artistes, pour voir un peu ce que cela peut produire comme possible. Deux pièces sont entrées dans la collection du Mobilier National ! D’autres pièces mises en collection vont lui servir pour l’événementiel. Pour un projet avec le designer Laurent Godard, « En lien », on vient s’immerger dans un territoire, ses ressources. Le premier projet, on l’a fait en région parisienne. Nous étions soutenus pour la Communauté d’agglomération « Est ensemble ». On a travaillé avec une PME de découpe de verre à plat, un marbrier d’art et un céramiste. L’objectif du projet était de valoriser les ressources. Les entreprises sont intelligentes et essaient de voir au maximum comment elles peuvent revaloriser leurs chutes, mais lorsqu’elles arrivent à la limite, elles les mettent à la poubelle. En revanche, si cette chute on la déplace ailleurs, ou on la mixe avec une autre chute, peut-être que c’est une seconde vie possible. Cela a donné naissance à une collection d’objets qui mixait les ressources. Lorsque je travaillais en édition de mobiliers, des objets notamment avec Roche Bobois, Ligne Roset et des éditeurs italiens, j’avais constaté qu’en France très souvent les objets partaient en fabrication en Italie, où les entreprises sont bien organisées pour travailler ensemble à des échelles de territoires, ce qui n’est pas le cas en France. Quand on ne sait pas faire, on sait toquer chez le voisin. Un projet de design peut aussi essayer de réfléchir à cette question. Cela veut dire prendre du temps, comprendre les ressources d’un territoire et comprendre comment on peut les faire travailler ensemble. On en est à notre quatrième édition. A chaque fois, on se déplace. Au début en région parisienne, puis en région Grand-Est, ensuite en Bourgogne, là nous allons démarrer un projet dans le Berry. A chaque fois, avec des acteurs différents. Par exemple, dans le Berry, on est vraiment dans des milieux ruraux, et on part d’un élément patrimonial assez fort, de grandes granges pyramidales, qui existent un peu partout en Europe, mais avec une concentration particulière ici. On va travailler avec des charpentiers, des couvreurs, et avec un artisan qui réalise de la vannerie. Comment à partir de ces savoir-faire, et produire des objets qui soient utiles à l’échelle du territoire ? On rencontre aussi d’autres acteurs, la maire, les associations, peut-être les habitants, afin que l’on ne fasse pas que des pièces de galeries mais des objets utiles à d’autres échelles. Réaliser des pièces utiles, avec une dimension plus conséquente, n’est pas toujours simple. Dans ce projet-là aussi, il y a la question du soin, de prendre le temps d’analyser le contexte. Auprès des gens, on récolte énormément d’histoires qui peuvent nourrir les projets.

Réaliser des pièces utiles, avec une dimension plus conséquente, n’est pas toujours simple. Dans ce projet-là aussi, il y a la question du soin, de prendre le temps d’analyser le contexte. Auprès des gens, on récolte énormément d’histoires qui peuvent nourrir les projets

#hopitaldufutur : Vous sentez qu’aujourd’hui il y a une nouvelle attention des designers à la question du soin, ou du design social ?

Sophie Larger : A l’ENSAD, j’avais donné comme sujet à mes étudiants le handicap, de manière très ouverte. A travers un sujet comme le handicap, ils peuvent répondre, par exemple, par une chaise, qui est une réponse à un handicap : « je ne peux pas m’assoir par terre, donc j’ai besoin de m’assoir à une certaine hauteur ». La première fois, j’étais avec un ingénieur, et les étudiants se demandaient comment ils allaient répondre à ce sujet. Deux ou trois ans plus tard, cela n’avait rien à voir : les étudiants étaient hyper intéressés, ils sont allés faire des recherches, essayer de rencontrer des spécialistes. De plus en plus, nos étudiants s’engagent en design social, et de plus en plus de mémoires portent sur la question du design et de la santé. Avec le Lab-AH (cf. Conversation #18 avec Marie Coirié), on a monté aussi des journées d’études « Design et santé », à l’Ecole de Design de Limoges, et à l’ENSAD on travaille ensemble pour montrer toute cette diversité de projet.

De plus en plus, nos étudiants s’engagent en design social, et de plus en plus, des mémoires portent sur la question du design et de la santé

#hopitaldufutur : L’exploration, l’expérimentation, le dispositif éphémère, quelles vertus ?

Sophie Larger : Je m’aperçois de plus en plus que des projets très figés ne marchent pas, et qu’il n’y a pas de réversibilité. C’est quelque chose qu’on instauré dans les ateliers dans les hôpitaux psychiatriques, être super légères, afin de prendre le temps de tester pour décider si c’est le bon dispositif. C’est facile à faire dans une école, l’expérimentation, mais dans le secteur du soin, ce n’est pas si simple que ça à entendre, cela demande de revoir complètement les choses. Il faut accepter un temps d’expérimentation, et ne pas imposer de solutions au soignant, ça me parait fondamental.

Je m’aperçois de plus en plus que des projets très figés ne marchent pas, et qu’il n’y a pas de réversibilité. C’est quelque chose qu’on instauré dans les ateliers dans les hôpitaux psychiatriques, être super légères, afin de prendre le temps de tester pour décider si c’est le bon dispositif. C’est facile à faire dans une école, l’expérimentation, mais dans le secteur du soin, ce n’est pas si simple que ça à entendre, cela demande de revoir complètement les choses. Il faut accepter un temps d’expérimentation, et ne pas imposer de solutions au soignant, ça me parait fondamental

#hopitaldufutur : Pour conclure, vos projets démontrent qu’il faut inventer des cadres de commande adaptés, et des collaborations institutionnelles nouvelles, à chaque fois ?

Sophie Larger : A Villejuif, c’est très organisé en amont, pensé depuis longtemps. Ils ont d’abord répondu à des appels d’offre, ont réussi à flécher les budgets, donc c’était simple. Ce n’est pas le cas à Aubervilliers, où un médecin dit, « La psychiatrie et le design ont beaucoup de choses à faire ensemble », mais sans savoir comment cela peut se passer. On a démarré le projet sans économie, mais je me suis dit, « on va trouver ». Finalement, la Fondation de France via son volet humanisation des soins, soutiendra le projet, car la question de la participation compte vraiment.

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