Conversation#22

avec Daniel Maurer

Et dehors la vie continue

Daniel Maurer est cinéaste, réalisateur de documentaires. En 2011, il commence à filmer les étapes du concours et de réalisation du projet du nouvel Hôpital Riviera-Chablais, Vaud-Valais, en Suisse, puis déplace son regard vers les soignants et patients. Son film « Et dehors la vie continue », sorti en salles cet automne, nous offre une immersion au cœur du milieu hospitalier et d’HRC, et éclaire les enjeux de la naissance de ce nouvel hôpital.

#hopitaldufutur : Daniel Maurer, comment avez-vous commencé ce projet de film sur l’Hôpital Riviera-Chablais ?

Daniel Maurer : Le projet de film a commencé en 2011, c’est la direction du conseil d’établissement de l’Hôpital Riviera-Chablais qui avait eu l’idée de faire un film là-dessus, parce qu’un concours d’architecture était lancé. Il n’y avait pas encore de gagnant désigné. Via un ami, Laurent Bonnard, journaliste qui connait un peu le monde du cinéma, ils m’ont demandé si j’étais intéressé de documenter ce concours, puis de suivre le chantier. L’idée était de faire ça à long terme. Ils m’ont dit qu’en 5 ou 6 ans, ils auraient fini de construire
l’hôpital ! J’ai répondu, « pourquoi pas ? », j’avais mon propre matériel, car un projet comme ça nécessite d’être un peu indépendant. C’était un peu un challenge. J’ai commencé à filmer le concours d’architecture, que j’ai documenté, avec les groupes d’experts qui évaluaient les différents projets.
Après, j’ai suivi les étapes, les réunions du conseil de construction, etc. J’ai filmé ensuite le début du chantier, et j’avais déjà l’idée de plus tard filmer les soignants.

#hopitaldufutur : Vous avez suivi durant près de 10 ans l’aventure de cette construction, ses acteurs, ses temps forts et ses premières appropriations. Comment votre projet a-t-il évolué durant cette décennie ?

Daniel Maurer : Dès le début, il y avait cette idée « on ne veut pas un film de commande, on veut un film d’auteur, filmé par un cinéaste », et on voulait que je fasse ma place en tant que tel. J’ai commencé à imaginer ce que pourrait être le film à la fin… On s’est dit que faire un film uniquement sur la direction et sur le chantier ne serait pas très intéressant, qu’il fallait élargir le cercle de personnes qui seraient impliquées dans ce projet, c’est-à-dire les médecins, les soignants mais les patients aussi, la population qui va voir son petit hôpital fermer et qui va devoir se déplacer plus loin. Qu’est-ce que ça signifie pour eux ? Peu à peu, durant ces années-là, j’ai élargi les contacts, au début j’avais à faire justement au conseil d’établissement, aux jurys, aux architectes, puis il y avait eu les séances où ils développaient avec les médecins les concepts pour le futur hôpital. Puis je suis allé à la rencontre des médecins, des chefs des différents secteurs, les responsables des urgences, de l’imagerie, de la radiologie etc. Plus tard, vers 2016, je me suis dit « maintenant, je vais essayer de trouver des médecins, des soignants, mais aussi des patients » mais les suivre sur le long terme, jusqu’à ce que l’hôpital ouvre. C’était difficile de trouver des gens qui restent jusqu’à l’ouverture, j’ai eu de la chance pour ça.

On s’est dit que faire un film uniquement sur la direction et sur le chantier ne serait pas très intéressant, qu’il fallait élargir le cercle de personnes qui seraient impliquées dans ce projet, c’est-à-dire les médecins, les soignants mais les patients aussi, la population qui va voir son petit hôpital fermer et qui va devoir se déplacer plus loin. Qu’est-ce que ça signifie pour eux ?

#hopitaldufutur : La construction d’un nouvel hôpital est un évènement majeur pour tout un territoire. Comment l’avez-vous perçu à Rennaz ?

Daniel Maurer : Un bâtiment qui se construit, c’est quelque chose de concret que je peux filmer, mais à côté, il y avait ce processus de société. C’est-à-dire, on change de structure de santé, les personnes perdent leur hôpital de proximité. Je me suis posé la question, comment je pouvais intégrer ça dans le film, ce qui n’est pas très facile… On peut l’intégrer en filmant des débats ou lorsque la direction va à la rencontre de la population. Il y a une scène dans le film d’ailleurs, et je suis très content qu’elle ait existé, parce qu’il y a un monsieur qui dit « c’est une bêtise ce que vous faites-là, vous fermez les petits hôpitaux, vous jetez de l’argent par la fenêtre ». En tant que cinéaste, je n’ai pas mis cette thématique au centre, parce qu’ici en Suisse, on a une culture de dialogue et de démocratie directe, et c’est pour ça que c’est long de faire un hôpital ! Mais je crois qu’ils ont quand même beaucoup communiqué avec la population, et du coup le projet a été assez bien accepté. Je n’avais pas envie d’en faire un faux problème pour dramatiser le film. Mais j’ai vu des problèmes ailleurs ! Entre le monde réel des soignants et des personnes qui gèrent l’hôpital, il y a toujours un grand écart, entre le rationnel et l’organisationnel, où on essaye de s’adapter au mieux, et cette réalité humaine, qui est quand même un autre terrain. Je trouvais ce contraste assez frappant.

Un bâtiment qui se construit, c’est quelque chose de concret, que je peux filmer, mais à côté, il y avait ce processus de société. C’est-à-dire, on change de structure de santé, les personnes perdent leur hôpital de proximité. Je me suis posé la question, comment je pouvais intégrer ça dans le film…

#hopitaldufutur : Un hôpital est un lieu à part dans la société, c’est ce que souligne le film ?

Daniel Maurer : En 2011 / 2012, je me suis posé la question « Est-ce que je peux faire un film de cinéma sur ce sujet-là ? » Je me suis dit, je vais filmer un lieu qui se construit, mais ce n’est pas n’importe quel lieu ! On y arrive dans ce monde, on y quitte ce monde, c’est sacré ! On a l’impression que l’hôpital c’est simplement un lieu pratique, c’est pourtant hyper émotionnel, et on le voit de nouveau avec la crise Covid, ou pour la santé en général, et dès que ça touche à notre corps. L’hôpital a un peu ce rôle-là de guérisseur, on y entre quand on est malade puis on sort lorsque ça va mieux. Mais il a toujours ce contraste entre notre rationalité, nous qui voulons maîtriser ça, et ce truc complètement organique et imprévisible qui est le corps humain. J’essaye de faire du cinéma sur des choses que je ne peux pas dire ou écrire, mais qu’on peut ressentir avec des images, en mettant une scène à côté d’une autre. Je n’aurais pas choisi ce thème-là personnellement, en tant que réalisateur, mais j’ai essayé de comprendre le fonctionnement d’un hôpital. Et plus je plongeais dans ce sujet, plus je me disais que c’est une matière hyper complexe, tout est lié, la politique, la politique de santé et les opinions de la population, l’expression d’un esprit capitaliste qui commence à prendre place dans un domaine où ça ne marche pas vraiment… En filmant ces soignants, et en partageant leur réalité, on se rend compte que c’est un sacré travail ! Tous les jours, ils sont confrontés à la misère, à la mort, etc. Effectivement, faire un lieu qui permet de bien travailler dans ce métier si difficile est super important. Ma mère était infirmière, et j’ai toujours voulu savoir ce qu’elle faisait dans son métier. Et je comprends maintenant pourquoi certains quittent ce métier à 25 ans et cherchent autre chose : il a un vrai problème de société qui maintenant surgit avec la crise Covid.

En filmant ces soignants, et en partageant leur réalité, on se rend compte que c’est un sacré travail ! Tous les jours, ils sont confrontés à la misère, à la mort, etc. Effectivement, faire un lieu qui permet de bien travailler dans ce métier si difficile est super important. Ma mère était infirmière, et j’ai toujours voulu savoir ce qu’elle faisait dans son métier. Et je comprends maintenant pourquoi certains quittent ce métier à 25 ans et cherchent autre chose : il a un vrai problème de société qui maintenant surgit avec la crise Covid

#hopitaldufutur : En 2020, lors de la seconde vague COVID, vous réalisez un second film, « L’au-delà », centré sur la morgue de HRC et Mathieu, son employé. Pouvez-vous nous raconter ?

Daniel Maurer : En décembre 2019, je voulais filmer la morgue, j’avais pris contact avec Mathieu Cochard de HRC puis il m’a montré la morgue. Il m’a parlé aussi de sa propre histoire, parce que je lui avais demandé pourquoi il faisait ce travail, qui est quand même particulier. Il a eu un grave accident de la route, passé 6 mois à l’hôpital et après cela, il a décidé de travailler dans les pompes funèbres. Puis il est arrivé à HRC pour ce travail de préparation des personnes décédées. Il les maquille et les prépare, pour leur présentation aux familles. Puis un ami cinéaste a lancé un projet de courts-métrages de cinéastes suisses pendant la crise Covid. Il a trouvé de l’argent à la télévision suisse et ailleurs, et ils ont produit une vingtaine de courts-métrages pendant la première vague. Ça a eu un très bon écho, et il a refait la même chose sur la deuxième vague. Ils ont fait un concours et c’est là que je me suis dit, « je peux faire un court métrage sur le travail de Mathieu ». En temps normal, il s’occupe de 1 ou 2 personnes décédées à la morgue, mais pendant la deuxième vague c’était 7 ou 8 par jour. J’avais cette chance de le connaitre déjà, parce que j’avais 14 jours pour faire le film, tourner, monter, étalonner, mixer et livrer pour la diffusion télé ! Il était d’accord pour tourner, la direction était d’accord. On a filmé une journée, il n’y avait aucun décès ce jour-là, au deuxième jour aucun décès non plus. Il me dit, « Il faut que tu viennes plus souvent, ça fait une année que ce n’est pas arrivé deux jours de suite sans décès ». Le troisième jour, il y en a eu un. On a alors filmé son travail. Au contraire du film qui a duré 10 ans, ce court métrage a duré 2 semaines, mais c’était bien aussi de faire quelque chose très vite. Le film a été diffusé sur une plateforme de la télévision suisse, et j’espérais qu’il serait montré ailleurs, de le montrer dans quelques festivals. Aujourd’hui, il a été montré dans 20 festivals du monde entier, il a eu 6 prix, acheté par TV5 Monde, je suis un peu surpris…

J’avais cette chance de le connaitre déjà Mathieu, parce que j’avais 14 jours pour faire le film, tourner, monter, étalonner, mixer et livrer pour la diffusion télé ! Au contraire du film qui a duré 10 ans, ce court métrage a duré 2 semaines, mais c’était bien aussi de faire quelque chose très vite

#hopitaldufutur : Pour conclure, le bâtiment a un rôle à part entière dans le film, vous dites qu’il devient un personnage. Comment a-t-il pris cette place ?

Daniel Maurer : C’est dans mon scénario, réalisé il y a 4 / 5 ans, pour trouver du soutien auprès de l’office fédérale de la culture, un peu comme le CNC en France. Dans ce dossier-là, j’avais écrit les personnages, les patients, les soignants, et j’ai le bâtiment comme personnage ! Au départ, je suis allé sur ce chantier et au début c’était de la poussière et de la boue, j’avais installé des camera time lapse que je me suis fait piquer, saboter, j’en avais marre de filmer ce chantier. Les ouvriers refusaient d’être filmés… J’ai donc fini par ne filmer que le bâtiment, les murs de béton brut un peu comme des installations d’art contemporain. Sur un chantier comme ça on trouve plein de choses absurdes, les câbles qui pendent etc. et je commençais à prendre plaisir et à trouver à faire des tableaux magnifiques de ce bâtiment en construction. J’avais d’abord un rapport de haine avec ce chantier, puis peu à peu j’ai commencé à me dire qu’il me rend des choses très belles. J’ai commencé à faire ces cadrages, et finalement le bâtiment commencé à prendre une autre vie. Dès que je laisse les humains hors-champs, cela devient très intéressant, c’est aussi notre esprit rationnel qui se traduit dans ces tableaux.

Dans mon scénario, réalisé il y a 4 / 5 ans, pour trouver du soutien auprès de l’office fédérale de la culture, un peu comme le CNC en France, j’avais listé les personnages, les patients, les soignants, et j’avais le bâtiment comme personnage !

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